Dar Es Salaam, Tanzanie. Terre de contradictions. La suite

Dar Es Salaam, Tanzanie. Terre de contradictions. Karibu!
janvier 15, 2017
I dedicate this text to all my sisters.
mars 8, 2017

Ce texte a été écrit bien avant l’attentat terroriste de Québec. Si je ne le publie que maintenant, c’est que je l’ai écrit puis réécrit. J’ai même pensé le laisser tomber, mais ce qui s’est passé à Québec m’a donné l’envie de le terminer et le publier.

D’un mur à l’autre

J’ai donc quitté le quartier des demeures aisées emmurées, clôturées et bien gardées pour emménager dans mon studio que j’adore, soit dit en passant. Il est situé dans la partie plus modeste du quartier Msasani où la majorité des habitants sont des Tanzaniens qui s’expriment presque uniquement en kiswahili.

C’est là que je me suis retrouvée face à un nouveau mur.
LE MUR DE L’IGNORANCE, DES PRÉJUGÉS, DE LA PEUR ET DE L’INDIFÉRENCE.

Entre mes vêtements et mes articles de toilette, je suis bien consciente que j’ai aussi emporté dans ma valise quelques préjugés. Je ne connaissais pas grand-chose du Malawi et de la Tanzanie, et ce manque de connaissances m’a sans doute fait faire quelques impairs. Mais depuis mon arrivée en terre africaine, je tente de tendre la main, d’ouvrir mon esprit, de regarder avec mon cœur.

Pour certaines personnes ici, la couleur de ma peau est couleur d’argent et d’espoir. Quand elles me voient assise à une table à boire une bière, elles espèrent que je pourrai améliorer leur sort, leur donner un meilleur emploi, un emploi tout court, de l’argent pour étudier ou pour se partir en affaires, bref l’espoir d’une vie meilleure.

Et moi, j’avoue qu’il m’est arrivé au début de me méfier, de m’interroger sur la sincérité et l’honnêteté de quelques-uns de mes interlocuteurs. Je les comprends. Beaucoup d’entre eux n’ont aucune idée de ce qu’est la vie en occident. Ce qu’ils voient ce sont en majorité des gens venant s’établir  dans de grandes et belles maisons. Ils ont l’impression que tous les Blancs sont aisés, ce qui est loin d’être le cas.

S’asseoir et parler, s’asseoir et écouter, écouter et rire ensemble de nos différences, de nos ressemblances. Franchir le mur de l’ignorance, de la peur, des préjugés et de l’indifférence.

You may say I’m a dreamer

Je vous raconterai peut-être un jour le long chemin, les détours et les impasses qui m’ont menée jusqu’ici. Pour aujourd’hui je me contenterai de vous dire que j’avais envie que mon travail serve à aider des gens plutôt qu’à leur vendre des biens et de faux rêves. Je voulais contribuer, bien que modestement, à faire de ce monde un monde meilleur.

Je me suis rendue compte en fait que ce qui m’a menée jusqu’ici c’est une quête, une quête bien utopique diraient certains. Celle d’établir des liens entre humains de différentes couleurs et cultures, de différentes langues, conditions sociales et croyances.

J’ai la conviction que si nous nous efforcions d’aller vers l’autre, de découvrir ses us et coutumes, sa langue et son quotidien, nous comprendrions mieux nos différences et, nous apprendrions les uns des autres.

Je ne comprends pas et je ne comprendrai jamais comment et pourquoi un être humain peut torturer, battre, violer, opprimer, abuser, tuer un autre être humain, sous prétexte qu’il ne parle pas la même langue, qu’il ne pratique pas ou pratique une autre religion, qu’il est une femme, qu’il est d’une autre couleur. Est-ce normal d’avoir peur, de juger, d’être indifférent à l’autre et à ce qu’il vit ?

Au-delà du mur

J’ai trouvé difficile mes premières semaines à Dar Es Salaam. Les consignes de sécurité vous sont répétées ad nauseam et la liste des histoires qui ont mené à ces consignes ne cesse de s’allonger. Mais, même si je n’approuve pas qu’on s’approprie le bien d’autrui, vous êtes frappés droit au cœur par l’écart entre riches et pauvres, et vous comprenez.

Malgré tout, je suis convaincue que d’aller vers l’autre peux faire la différence, au lieu de bâtir un mur autour de soi. Aussi, je m’efforce de prendre le temps de saluer comme on le fait ici, de m’arrêter pour échanger quelques mots de swahili avec une dame qui prépare des chappattis, d’accueillir les enfants qui viennent vers moi timidement, de laisser leurs petites mains couleur d’ébène toucher mes mains couleur d’ivoire.

Parce que les enfants sont l’avenir, un avenir semé d’espoir d’un monde meilleur. Et comme ici il y a beaucoup d’enfants, peut-être qu’il y a aussi beaucoup d’espoir.

Il m’arrive de penser que ma voisine préférerait peut-être que j’habite le quartier le plus aisé de Dar et que je l’engage comme aide à la maison, que j’emploie son mari ou son frère comme jardinier. Mon désir d’aller vers l’autre, de vivre dans son quartier, de partager son repas est peut-être la quête d’une occidentale de la classe moyenne qui n’a pas à se préoccuper à savoir s’il y aura de quoi manger demain. Mais chaque fois que je vais vers l’autre, je suis bien accueillie et les Tanzaniens tout comme les Malawiens sont fiers de vivre dans un pays en paix. Ici le jour est ponctué par le son des cloches et l’appel à la prière sans que personne ne trouve à redire.

S’asseoir et parler, s’asseoir et écouter, écouter et rire ensemble de nos différences, de nos ressemblances. Franchir le mur de l’ignorance, de la peur, des préjugés et de l’indifférence.

Another brick in the wall

Cela dit en toute modestie et sans porter de jugement, je ne veux pas être une autre brique dans un mur entre Nord et Sud, entre riches et pauvres, entre Blancs et Noir.

Dans ma tête, il ne subsiste plus de mur là où j’habite ; je me sens maintenant chez-moi dans mon nouveau quartier.

Malheureusement, il semble que les murs soient à la mode dans le monde par les temps qui courent.

© 2016 Textes et photos: Karibu! Une graphiste en safari par mulatacom.com